Mars 2012
par Chtou
A nous le soleil, les blancs et les roses qui défroissent les bourgeons, les tulipes généreuses, l’odeur de l’herbe tondue, je me revois chaque année à cette saison, jeune homme, hissant mon nez à la lucarne d’une chambre d’internat austère, enfermé dans un lycée catholique au coeur d’une Bretagne de champs, de pierre grise et d’ennui...
Accroché au vélux, j’inspirais alors avidement cet air neuf, frais et pur, l’air du large, de l’aventure, l’air de la vie que j’allais me construire lorsqu’enfin, un bac en poche, j’allais être libéré du contrat moral qui me liait à cette foutue scolarité.
De cette terrible frustration, je garderai toujours, aux premières lumières du printemps, l’impression enivrante de m’être échappé du bagne pour courir vers les surprises, la fête, l’amitié, prêt à jeter les plus téméraires défis au nez du destin.
Au printemps, les arts de la rue sont partout projetés en songes par les désirs des artistes.
La ville s’ouvre au renouveau, les terrasses éclosent, les placettes redeviennent "jouables", partout on imagine de nouveaux scénarios dans ce théâtre magnifique, empli de figurants prêts à jouer les rôles que nous leur distribueront.
Plus qu’au centre, j’adorerai jouer dans l’herbe de ces endroits parfaits, entre les voies express, où sont plantées sagement des images de collines et de forêts miniatures. Ces ronds-points studieusement paysagés, ces non-lieux que des milliers de gens croisent, n’attendent qu’un nouveau projet des arts de la rue : le théâtre de voix express, pourquoi pas, nous serions assurés de nombreux spectateurs, et ce serait une belle façon de détourner ces espaces publiques attirants par leur indolence.
Nul doute qu’une compagnie conventionnée saura un jour écrire un beau dossier de financement dans ce sens, si ce n’est déjà fait.
En ce qui concerne Qualité Street, ça y est, nous nous y sommes remis !
Nous avons déposé ce mois-ci un dossier de demande de subvention.
C’est toujours long et prenant pour nous de constituer ces dossiers, de mettre des mots sur nos projets, et c’est avec courage que je m’y étais collé, jetant l’éponge dans la dernière ligne droite, la plus raide, les tableaux...
Alors l’équipe (Row, Bélinda et Véro notre administratrice), solidaire, est venue soutenir l’effort et dans un élan collectif a achevé le travail pour le porter jusqu’au bout à la limite du délai. C’est fait !
Advienne que pourra.
Ce qui se joue n’est pas rien.
Depuis 1999, Qualité Street déploie beaucoup de son énergie en itinérance, diffusant ses spectacles dans la France entière. Nous jouons environ 70 fois par an, la plupart du temps programmés en spectacle unique. Si l’on y ajoute ainsi un jour pour l’aller et un jour le retour, cela fait du temps sur les routes !
En 14 ans d’existence, nous n’avons jamais eu de lieu propre.
Un bureau alloué par la ville de Rennes, une location de locaux de stockage ici ou là pour le gros du matériel, et voilà tout.
Cette année, Bélinda et moi même achetons un bâtiment et des dépendances à Messac (35). Une partie sera allouée au développement de Qualité Street.
Pour la première fois, la compagnie va pouvoir s’inscrire sur une commune, et y disposer d’un lieu de travail et d’accueil !
Une Salle de Musique et une Salle de Théâtre, un Hangar, espaces de créations, de stockage, d’atelier... vous en saurez plus ici au cours des travaux, pour lesquels nous avons sollicité une aide de la région.
Quoiqu’il arrive nous sommes en marche et retroussons nos manches, car il y a du boulot !
Venons en aux 5 dates de Mars !
La Semaine de l’Environnement tout d’abord a accueilli la Beauté du Monde le 9 à la salle de la cité. Une salle mythique pour les Rennais, qui a accueilli la crème du rock hexagonal, et que nous connaissons sur le bout des doigts.
Drôle d’impression donc de jouer sur ce plancher de scène, si haut, dans une salle de concerts incontournable, devant un parterre de chaises, pour cet événement estudiantin. Je sentais presque les fantômes de mes groupes préférés chuinter leurs tubes entre les lattes de bois noir.
L’accueil était sympa, tout jeune, et la salle remplie, ce fut une belle représentation avec un beau succès ! Moi qui ai tant flippé de ces conditions, je remercie à présent Bélinda de m’avoir poussé à accepter !
Bien des copains étaient présents qui ont pu revoir le spectacle, et les camarades du Front de Gauche sous le charme (il faut dire que le contenu correspond) veulent nous programmer pour une grande fête avant les législatives !
J’irai avec grand plaisir, puisque mon coeur bat, avec eux, à gauche.
Le 17 c’est une tout autre ambiance : un festival de clowns amateurs à Nogent sur Seine !
Un ma-gni-fique théâtre à l’italienne dans ce petit village illustré récemment par Greenpeace qui s’est hissé sur la centrale, pour démontrer la haute sécurité dont elle fait preuve en matière de danger terroriste.
(visite guidée par le technicien de la ville passionné, merci encore à toi !)
Ici à nouveau, le contenu du spectacle était à l’honneur et les organisateurs étaient ravis d’accueillir la Beauté du Monde en pied de nez à cette centrale qui leur a été imposée.
Les pharmaciens du coin s’accordent pour dire qu’il y a un nombre anormalement élevé de cancers aux alentours de la centrale.
Surprenant non ?
Pourtant, les gens qui vivent là, hé bien... vivent là. Cela fait froid dans le dos.
Je suis convié par un des organisateurs à écrire dans un recueil de pièces à usage de ce réseau théâtre amateur (immense en vérité), recueil qu’il compose avec 10 auteurs.
Intéressante aventure, je crois que je vais m’y lancer !
Le 20 nous jouons un Théâtre Miroir dont nous ne sommes pas fiers. Pas du tout.
Nous avions été contacté au débotté (genre dix jours avant) par l’institut des métiers pour proposer des saynètes autour de l’éthique, dans le cadre d’une entreprise qui travaille dans l’univers de la mer. Très bien. Nous avons appris sur place que la fameuse entreprise, DCNS, est une ancienne branche industrielle de la défense nationale, et que donc on y fabrique des systèmes de toutes sortes (en vérité c’est une entreprise géante embauchant des milliers de gens de tout corps de métier), dont certains embarqués sur des bateaux de guerre.
Bon, c’est sur, on n’est pas au pays des bisounours, il faut bien une défense nationale, mais nous ne nous sentons pas du tout à notre place dans ce genre de contextes. Nous ne travaillons pour ainsi dire jamais en entreprise, alors celle là... Nous honorerons ce contrat et celui qui suit sur lesquels nous nous étions engagés, mais avons décliné (malgré l’offre due à notre succès) de continuer l’aventure dans d’autres villes portuaires.
Le 25, c’est la Fête au Cochon !
Ben dis donc on les aura toutes faites, la fête de la moule, la fête de la fraise, la fête du boudin, voila la fête au cochon !
Bonne fête à la breizou, quoi !
Dans ce petit village le petit événement tenu de père en fils ouvre sa 25eme édition au théâtre de rue... nous y retrouvons les "fracasse de 12" avec leur nouvelle créa, c’est marrant de se croiser sur une date avec ces collègues Rennais !
Nous avons bataillé, et quand je dis bataillé vous pouvez me croire, avec l’organisateur pour ne pas jouer sur sa grande scène, mal placée, au fond là bas, devant la mairie, mais plutôt au sol, devant, au milieu des gens, rien à faire.
Nous avons fini par accepter. Et bien entendu, c’était moins bien que cela n’aurait pu l’être, devant ces bancs tout droits, perchés sur cette scène, au lieu d’être au contact... c’est désespérant, quand est-ce que les organisateurs comprendront-ils que jouer au sol devant un gradin en demi cercle est la disposition ultime de la plupart des spectacles ? Rien d’exceptionnel, donc.
Bon, c’était sympa quand même, et le cochon, transformé sur place, était sacrément bon.
Enfin le mois se termine en beauté avec un Théâtre Miroir pour l’ Assemblée Générale de la CPAM de Bretagne.
Nous sommes au parc expo de St Brieuc, et animons tous deux cette très officielle réunion par des saynètes ou nous décalons l’univers professionnel de la CPAM (une belle institution tout de même !) et jouons du second degré.
Un grand succès, c’est un véritable plaisir d’être l’auguste dans ce genre d’événement pontifié ! La salle est morte de rire à chacune de nos interventions. La directrice toute nouvelle était notre complice, elle avait pourtant pris le pari osé de nous laisser carte blanche pour sa première confrontation à ce poste devant tous ses nouveaux collègues.
Elle ne fut pas déçue !
Face à l’immense gradin de ces collègues de bureau (dont 90% de femmes de gauche qui ressemblaient à nos mamans), tous deux complices et joueurs, on est à l’aise dans nos baskets.
Ca y est, c’est ce mois ci !
Nous allons pouvoir passer dans l’isoloir.
pour tous mes amis qui ne voteront pas, lassés de l’impuissance face à une lutte des classes qui leur semble perdue d’avance, je reprends de sages paroles :
sachez qu’il n’y a qu’un moment comme celui-ci dans la vie de la cité, un seul, ou chacun, face à lui même derrière le rideau, prendra son petit bulletin et le glissera dans l’enveloppe, et qu’au prix de vies humaines, de rage de sang et de larmes, ce droit a été arraché à des dominants pour qu’en cet instant, du plus riche, du plus puissant au plus humble des hommes, tous les citoyens hommes et femmes soient égaux en pouvoir, car c’est un homme, une voix. Jouissons de ce moment ou nous avons autant d’importance que quiconque pour bouleverser ce monde injuste et perfectible.
Deux petites vidéos suffiront à illustrer le reste :
Ce mois ci, bravo à la compagnie 2 rien merci, qui outre sa qualité artistique bien connue des afficionados des arts de la rue, alimente le blog le plus curieux que je connaisse dans ce milieu.
Pour ceux qui le découvrent, prenez le temps de vous y promener, c’est riche !
Vous pouvez aussi vous y abonner, et recevoir dans votre boite chacun des nouveaux articles, je vous y encourage, on n’est jamais déçu.
http://blogoscope.over-blog.com/
De circonstance électorale toujours, cette phrase de Victor Hugo :
"La meilleur représentation du peuple est le pavé.
On lui marche longtemps sur la tête avant de le prendre dans le coin de la figure"
Vainqueur haut la main toutes catégories confondues ce mois ci, la parabole des tuileries !
Passez un beau mois d’Avril !
Pour Qualité Street, Chtou